Focus économique | La stagnation de l'emploi dans l'ESS masque de fortes disparités sectorielles

Synthèse
Après avoir perdu 10 447 emplois entre fin 2024 et fin 2025, l’économie sociale et solidaire (ESS) connaît une stagnation de ses effectifs au deuxième trimestre 2026 (+0,13 % sur un an). Cette quasi-stabilité masque des trajectoires sectorielles très différentes, entre créations d’emplois dans l’hébergement social et médico-social et reculs persistants dans l’aide à domicile, l’enseignement et les arts et spectacles.
Cette stagnation ne signifie pas une stabilisation économique : les procédures collectives progressent (+7 % sur un an) et des employeurs réduisent leurs activités ou reportent leurs recrutements. Dans certains secteurs, ces arbitrages interviennent alors que les besoins continuent de croître.
Les projets de budgets pour 2027 pourraient accentuer l’effet de ciseaux entre charges salariales et recettes contraintes par les financements publics ou les tarifs administrés.
 

Chiffres clefs

  • +0,13 % : évolution annuelle de l’emploi ESS au T2 2026.
  • +16 % : emplois menacés ou détruits par des procédures collectives sur un an.
  • 56 % : associations employeuses interrogées déclarant une baisse de financements publics en 2025-2026.

 

I. Le retournement de conjoncture est confirmé
Après plusieurs années de créations d’emplois, l’ESS a connu un retournement de cycle en 2025.
Entre le quatrième trimestre 2024 et le quatrième trimestre 2025, elle a perdu 10 447 emplois (-0,46 %). Au deuxième trimestre 2026, l’évolution de +0,13 % sur un an caractérise une quasi-stagnation, bien éloignée des dynamiques antérieures.

Cette stabilité globale masque des évolutions fortement contrastées. L’emploi recule de 1,2 % dans l’aide à domicile, de 3,8 % dans les arts, spectacles et patrimoine et de 0,9 % dans l’enseignement ; il augmente au contraire de 1,35 % dans l’hébergement social et médico-social, tiré par une croissance significative des besoins. Les créations observées dans certaines activités compensent donc les pertes des autres sans constituer une amélioration générale.

Ces disparités sont significatives au regard du poids de l’ESS : 58,3 % des emplois de l’action sociale, 55,4 % de ceux des sports et loisirs, 33,6 % des arts et spectacles et 19,7 % de l’enseignement relèvent de cette économie. Des difficultés d’employeurs peuvent ainsi affecter des secteurs essentiels à la population.
Les procédures collectives illustrent ces fragilités. Leur nombre augmente de 7 % sur un an au deuxième trimestre 2026 (645 contre 601). Les emplois menacés ou détruits par ces procédures progressent de 16 %, pour atteindre environ 6 300 sur le trimestre. Ces données mesurent les emplois concernés par les procédures et non les seules destructions effectives.
Les signaux de trésorerie sont plus nuancés. Les demandes de délais de paiement de cotisations et les montants restant à recouvrer reculent au deuxième trimestre. Cette détente ponctuelle ne suffit pas à établir un redressement durable.
La contrainte salariale demeure. Le salaire moyen par tête augmente de 1,5 % sur un an, contre 2,1 % pour les prix. La capacité à revaloriser les métiers est limitée, alors même que les besoins de recrutement persistent.
À cet enjeu s’ajoute le vieillissement des effectifs. 21,2 % des salariés de l’ESS ont plus de 55 ans, une part qui atteint 26 % dans l’enseignement et 22 % dans l’action sociale sans hébergement. 
Les entreprises doivent préparer ce renouvellement alors que leurs marges d’embauche sont contraintes.
Au total, la quasi-stabilité des effectifs agrégés masque un affaiblissement des perspectives économiques et des situations sectorielles très divergentes.

 

II. Des contraintes financières qui pèsent sur les décisions des employeurs

Le troisième volet de l’enquête sur la santé financière des associations, réalisé en septembre 2026, confirme la persistance des fragilités : 71 % des associations employeuses jugent leurs fonds propres fragiles ou nuls et 30 % disposent de moins de trois mois de trésorerie. Ces proportions restent globalement stables, à un niveau préoccupant.

Les tensions sur les ressources publiques se renforcent. Entre 2025 et 2026, 56 % des associations employeuses interrogées déclarent une baisse de leurs financements publics, contre 45 % pour la période 2024-2025. Elles concernent particulièrement les financements de l’État, des régions et des départements.

Parmi les associations employeuses déclarant un impact des baisses de financement sur leur activité, 70 % mentionnent une diminution de certaines activités, 38 % des annulations et 34 % des reports d’investissement. Ces réponses multiples décrivent les ajustements des structures concernées, non de l’ensemble des associations employeuses.

Les difficultés financières se traduisent aussi par des arbitrages sur les effectifs. Selon l’enquête, 20 % des associations employeuses envisagent de ne pas remplacer certains départs définitifs, 16 % de reporter ou annuler des recrutements et 10 % des licenciements économiques ou un plan de sauvegarde de l’emploi ; 45 % n’excluent pas de réduire leur masse salariale. Ces intentions ne correspondent pas à des suppressions d’emplois déjà constatées.

Le vieillissement de la main-d’œuvre donne une portée particulière au non-remplacement des départs. La capacité de service peut se contracter progressivement sans fermeture immédiate de structures.

Un paradoxe caractérise plusieurs secteurs de l’ESS. Les difficultés économiques peuvent conduire à réduire l’activité alors même que la demande sociale ne faiblit pas. Le problème n’est alors pas nécessairement l’absence de besoins, mais l’impossibilité de financer ou d’organiser les interventions nécessaires.

L’aide à domicile l’illustre. À la croissance des besoins liés au vieillissement répond un recul de l’emploi associatif. Tarification, solvabilisation de certains publics, coût des déplacements et rémunérations pèsent sur l’équilibre des structures. Selon le Panorama 2026, 37 % des emplois de l’aide à domicile relevant de l’ESS sont situés en milieu rural, contre 15 % dans le privé lucratif. Cette implantation accroît potentiellement l’exposition aux coûts de déplacement.

Les différences de trajectoire entre employeurs associatifs et lucratifs doivent être examinées au regard de leurs publics, de leurs implantations et de leurs conditions économiques. Elles interrogent l’adéquation des financements aux coûts de service, sans permettre d’isoler une cause unique.

La stagnation ou la contraction des recettes peut ainsi contraindre successivement les recrutements, les rémunérations, les investissements et le volume d’activité. Le risque est celui d’une dégradation des capacités d’intervention qui reste partiellement invisible dans les seuls chiffres d’emploi.

 

III. Les budgets 2027 risquent d’accentuer l’effet de ciseaux économique

Les fragilités observées en 2025 et 2026 précèdent les budgets 2027. Elles rencontrent des contraintes structurelles : forte intensité en emploi, recettes administrées, capacité limitée à répercuter les charges et renouvellement des effectifs. Les projets budgétaires pourraient les amplifier, sans en être l’origine.

L’effet de ciseaux est central. Les charges, notamment salariales, augmentent tandis que les recettes dépendent souvent de financements publics ou de tarifs conventionnés. Les PLF et PLFSS 2027 pourraient accentuer ce décalage selon trois mécanismes.

Premièrement, les financements publics sont davantage contraints. Le PLF prévoit près de 2 milliards d’euros de réduction des crédits de paiement de la mission Travail, emploi et administration des ministères sociaux. Les contraintes pesant sur les ressources de France compétences, la fin des nouveaux engagements des pactes régionaux d’investissement dans les compétences et l’effort demandé aux collectivités pourraient notamment affecter les financements de la formation professionnelle, de l’insertion, de l’éducation populaire et des activités associatives dans les territoires.

Cette question exige de distinguer les aides au développement de l’ESS des dépenses finançant des missions d’intérêt général. Le Panorama 2026 d’ESS France, reprenant la Cour des comptes, chiffre à environ 8 milliards d’euros les soutiens directs de l’État à l’ESS, soit 4,4 % du budget d’intervention de l’État ; plus de 80 % de ces contributions financent des missions concourant aux politiques publiques. La contraction de ces crédits peut dès lors réduire des prestations effectivement rendues.

Deuxièmement, le coût du travail demeure sous pression. Le PLFSS 2027 prévoit le maintien du gel du SMIC de référence dans le calcul des allègements généraux de cotisations patronales : une hausse du SMIC ne serait donc pas intégralement répercutée dans ce paramètre. S’y ajoutent, selon les employeurs concernés, la taxe sur les salaires et les évolutions de taxe d’apprentissage, de contribution supplémentaire à l’apprentissage et de versement mobilité. Ces charges peuvent restreindre les capacités de recrutement et de revalorisation.

Troisièmement, les possibilités de répercussion des coûts restent limitées. Dans le sanitaire, le social et le médico-social, les enveloppes augmentent nominalement, mais les besoins, les charges de personnel et les exigences de qualité évoluent également. Les économies d’efficience envisagées imposent de vérifier que les financements restent cohérents avec les missions confiées. Les organismes complémentaires santé, notamment les mutuelles, sont aussi exposés à la reconduction envisagée d’une contribution exceptionnelle.

Une enpreprise de l’ESS reste une entreprise. Elle emploie, investit, emprunte et assume des obligations sociales et économiques. Mais une part de ses recettes est souvent administrée ou contractualisée. Quand les dépenses augmentent sans revalorisation correspondante des ressources, les ajustements portent sur l’investissement, l’emploi ou l’activité.

Le risque des budgets 2027 est d’accentuer une fragilité préexistante : des économies immédiates peuvent réduire durablement la capacité de développement des employeurs auxquels il est simultanément demandé de répondre à des besoins croissants.

 

La règle d’or sociale : apprécier le coût complet des économies

L’Udes ne conteste pas la nécessité du redressement des comptes publics. Mais une économie budgétaire ne constitue pas nécessairement une économie pour la collectivité. Une réduction de financement peut entraîner une suppression d’emploi, le renoncement à la prévention, la diminution d’un service ou le report d’une prise en charge, et déplacer ainsi la dépense vers d’autres financeurs. La règle d’or sociale défendue par l’Udes consiste à évaluer les effets économiques, sociaux, territoriaux, environnementaux et financiers à moyen terme des principales décisions budgétaires. Elle vise à mesurer le coût complet des décisions publiques, et non leurs seules économies immédiates.

 

 

Perspectives

La stagnation de l’emploi ne signifie pas une stabilisation économique. Des trajectoires sectorielles divergentes et des arbitrages sur les recrutements, les investissements et les prestations demeurent en partie invisibles dans les chiffres globaux.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que les besoins auxquels répondent de nombreuses entreprises continuent de croître. Le risque est celui d’une dégradation progressive de leurs capacités d’intervention, sans nécessairement se traduire par des destructions immédiates d’emplois.

Les projets de budgets pour 2027 pourraient accentuer l’écart entre charges et ressources. Pour l’Udes, l’enjeu est de préserver la capacité économique des employeurs à recruter, investir et assurer durablement les missions qui leur sont confiées.

 

Sources et références

  1. Observatoire national de l’ESS – ESS France, Conjoncture de l’économie sociale et solidaire : données du T2 2026 et bilan 2025, présentation à la Cellule de liaison et d’accompagnement, 24 septembre 2026 (URSSAF et MSA).

  2. Le Mouvement associatif, Hexopée, Elisfa, le Réseau national des maisons des associations, l’Observatoire régional de la vie associative des Hauts-de-France : Santé financière des associations, résultats du volet 3, octobre 2026.

  3. ESS France – Observatoire national de l’ESS, Panorama 2026 : Ce que l’économie sociale et solidaire apporte à la société, septembre 2026.

  4. Cour des comptes, Les soutiens publics à l’économie sociale et solidaire, 2025.

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